Pollution, incivilités et déchets : comment responsabiliser citoyens et décideurs ?

Pollution, incivilités et déchets : comment responsabiliser citoyens et décideurs ?

Ce vendredi matin, la Somapresse a accueilli une table ronde, dans le cadre de la Semaine de l’environnement. Le thème choisi, « Pollution, incivilités et déchets : comment responsabiliser les citoyens et les décideurs ? », a réuni deux invitées engagées sur le terrain : Hannah Dominique, cofondatrice de Habit’âme, et Souraya Abdou, directrice de Kaza, sous la modération du journaliste Zaïdou Bamana. Ensemble, elles ont dressé un portrait franc et nuancé de la situation à Mayotte, entre urgence écologique, responsabilité collective et espoir d’un changement durable.

Dès l’introduction, Zaïdou Bamana a posé le décor : « La thématique qui nous occupe aujourd’hui est à la fois simple et compliquée. La pollution, les incivilités, la gestion des déchets… c’est quelque chose que vous vivez au quotidien. Est-ce que vous avez le sentiment que nous croulons sous les déchets ? » Pour Hannah Dominique, la réponse est claire : « Je vous renvoie au terre-plein de M’Tsapéré, à tous les espaces de décharges sauvages. »  répond-elle avant de poursuivre « Pas plus tard que cette semaine, j’étais à Kaweni pour un projet de sensibilisation aux collectes avec les habitants. On va recycler le plastique récolté et installer un mobilier urbain fait dans notre atelier. L’idée, c’est de faire comprendre qu’au lieu de jeter sauvagement, tout peut avoir une seconde vie. »

Habit’âme, entreprise de l’économie sociale et solidaire, s’est donné pour mission de transformer les plastiques non recyclés en matériaux d’aménagement — plaques, bardages, mobilier urbain — tout en formant des jeunes éloignés de l’emploi. Une manière de répondre à la fois à l’insalubrité, au chômage et à la pollution.

Mais la fondatrice ne cache pas son inquiétude : « Nos sols sont pollués. On mange du plastique toutes les semaines, on en boit même. C’est une réalité. Si on ne connaît pas les conséquences de nos actes, on ne s’en rend pas compte. Mais une fois qu’on sait, on ne peut plus faire comme avant. Mon déchet, ma responsabilité. »

De son côté, Souraya Abdou décrit une autre forme de recyclage : celui du matériel informatique. Son association Kaza, qui compte 14 salariés dont six en insertion, mène des actions autour du numérique, de l’accès au droit, de la parentalité et de l’animation, mais son chantier d’insertion est dédié au réemploi de matériel électronique. « Nous travaillons sur le recyclage des ordinateurs, des imprimantes, des tablettes, de la téléphonie. Une étude d’Emmaüs Connect a répertorié 4 700 ordinateurs stockés dans des locaux de collectivités et d’entreprises. Dans la téléphonie on a un gisement de près de 7 000 appareils. » L’association les récupère, les trie et les remet en état pour éviter qu’ils ne s’entassent inutilement. « Ce qu’on appelle le gisement, c’est ce matériel qui est usagé, souvent remplacé, mais encore utilisable. »

Toutes deux insistent sur la nécessité de sensibiliser plutôt que de culpabiliser. « Faire culpabiliser la population, non, ce n’est pas la solution, assure Hannah Dominique. C’est pour ça qu’on parle de gratification du déchet. Si les gens font l’effort de trier, de ramener leurs déchets, il faut les récompenser. » Elle cite l’exemple du projet Douka tri, mené avec le SIDEVAM : « Les habitants ramènent leurs bouteilles et obtiennent des réductions sur leurs courses. Ce sont de petites choses, mais ça responsabilise. »

Souraya Abdou abonde : « Nous communiquons à travers des événements, des ateliers, des partenariats. On travaille avec Mayotte Nature Environnement et d’autres associations. On participe à des actions de réparation et de réemploi, mais aussi à la sensibilisation. »

Le débat s’est ensuite tourné vers la question du rôle des autorités. Zaïdou Bamana interroge : « Les élus, les administratifs, les collectivités… est-ce qu’ils vous soutiennent vraiment ? » Pour Kaza, le soutien existe, mais reste limité : « Le département intervient financièrement, notamment via un dispositif cofinancé avec l’Adie. Les collectivités nous mettent à disposition les gisements. Ce sont des partenaires essentiels, car on ne peut pas travailler sans eux. »

Sur la question des financements européens, les deux structures reconnaissent leurs difficultés. « Pour émarger sur les fonds européens, il faut déjà avoir une santé financière solide, explique Souraya Abdou. Nous avons bénéficié d’un financement LEADER pour démarrer, mais le FSE, c’est encore trop lourd pour nous. » Hannah Dominique complète : « Le FSE, c’est le plus gros, mais aussi le plus risqué. Il faut pouvoir avancer les fonds, et c’est difficile pour une jeune structure. On espère y accéder d’ici 2026 pour augmenter notre capacité de production. »

Puis, la discussion s’est attardée sur les incivilités. « Le dépôt sauvage, c’est un vrai fléau, affirme Hannah Dominique. Ce n’est pas seulement les particuliers, il y a aussi les entreprises. S’il y a un petit dépôt, il va très vite s’élargir et les types de déchets vont se mélanger, à des endroits parfois inaccessibles. Au niveau de la collecte ça n’a plus le même coût. » Pour Souraya Abdou, la question est aussi géographique : « Il y a des zones en hauteur où les habitants n’ont pas d’accès facile aux points de collecte. Si les équipements ne sont pas à proximité, on ne peut pas lutter efficacement contre les dépôts sauvages. »

La responsabilité est donc partagée, selon Habit’âme : « De la personne qui jette sa canette par la fenêtre jusqu’aux décideurs publics, tout le monde est concerné. »

Interrogées sur la gravité de la situation, les deux femmes n’ont pas mâché leurs mots. « Oui, c’est très grave, admet Hannah Dominique. En 2050, il y aura plus de plastique que de poissons dans l’océan. Et dans le sol, c’est encore pire. On mange une carte de crédit par semaine, selon des études de 2019. » Mais Souraya Abdou préfère garder espoir : « Je ne pense pas qu’il faille être pessimiste. À Mayotte, nous sommes au début du chemin. Ce sont les petites actions qui comptent. Une bouteille triée, c’est une bouteille en moins dans la nature. »

Le débat s’est clos sur la question de la fermeté face aux incivilités. « Le portefeuille, ça marche toujours, reconnaît Hannah Dominique. Mais encore faut-il avoir une vraie police environnementale, capable de constater et de sanctionner les infractions. » Et surtout, il faut que les infrastructures suivent : des points de collecte clairs, accessibles. « Si on organise mieux les infrastructures, on voit tout de suite mieux les incivilités qui sont plus isolées que s’ il y a des dépôts sauvages partout. »

En guise de conclusion, les deux intervenantes ont insisté sur la responsabilité collective. « On ne peut pas parler d’environnement sans parler d’éducation, d’aménagement du territoire, et de justice sociale, résume Souraya Abdou. » Et Hannah Dominique de conclure, avec gravité : « S’il n’y a plus de forêt, il n’y a plus d’eau. Et s’il n’y a plus d’eau, il n’y a plus d’île. »

Entre lucidité et engagement, cette table ronde aura rappelé que la lutte contre la pollution à Mayotte n’est pas seulement une affaire de déchets, mais de vision. Une vision dans laquelle chaque citoyen, chaque décideur, chaque entreprise a un rôle à jouer. Parce que, comme le résume si bien Hannah Dominique, « mon déchet, ma responsabilité. »

La rédaction